Au Parachute, ces ados qui cassaient tout ne cassent plus rien

← Retour

Le canton de Vaud a dû ouvrir une maison pour quelques mineurs que les foyers ne veulent plus.

C’est un pari de chaque instant. Dans le canton de Vaud, la Fondation Mère Sofia a ouvert une maison pour les plus marginalisés des ados marginalisés. Des gosses dont plus personne ne sait que faire. Ils cassaient tout? Au Parachute, portes et fenêtres sont ouvertes. Huit jeunes y habitent et y retrouvent un brin de liberté comme dernière thérapie avant l’âge adulte.

Le Parachute, c’est une maison rose avec des bananiers dans le jardin. Une maison sans nom sur la sonnette, au centre de Lausanne. Des ados entre 14 et 18 ans y vivent avec des grands qui ne sont pas leurs parents. Ils sont là parce qu’avant, tout a échoué: la famille, l’école, les foyers successifs.

«J’avais la rage»

Simon aura 18 ans en octobre. Ce matin d’été, il fait sa lessive. Entre-deux, il raconte ce qui l’a amené là: «J’ai fait trop de conneries. Pendant trois ans, j’ai vécu dans d’autres foyers mais je me suis chaque fois fait virer. J’avais la rage parce qu’au départ, on m’avait dit que c’était pour une année. Et puis, ça a commencé à durer, alors j’en avais marre, je pétais tout. Pour leur faire comprendre. » Au Parachute, Simon se pose, cherche du travail, va en ville quand il veut et rentre à l’heure. Il ne pète plus rien.

Ici, pas deux histoires ne sont identiques. Maltraitance, souffrance, délinquance, violence, substances: pour sortir de cet engrenage, soigner cet immense mal-être, le Parachute remet le compteur à zéro. Sa particularité? Le moins de contraintes possibles puisqu’elles ont été rejetées jusque-là. C’est ce qui fait du Parachute un lieu unique dans son genre. En langage spécialisé, on parle de «bas seuil», de structure aux exigences minimales. Ce qui ne veut pas dire qu’on ne fait rien. Eviter le pire pour des jeunes en rupture scolaire et familial, c’est déjà énorme.

Christophe Bouallag, responsable des lieux, raconte le cas d’une jeune fille qui a marqué la maison. «Violentée dans son enfance, elle s’était enfermée dans une logique de la confrontation. C’était une furie, tous les éducateurs vaudois la connaissaient. Au début, elle nous envoyait sur les roses, la seule chose qu’elle disait, c’était: «J’ veux pas. » On pensait vraiment qu’on ne pourrait pas l’aider. Puis, elle a commencé à demander: «Pourquoi?» Ce simple changement de vocabulaire, c’était déjà une victoire. Une année plus tard, elle nous a tous surpris en décrochant un stage dans la restauration, puis un patron l’a engagée pour de bon. »

Le Parachute, c’est un toit protecteur avec une grande cuisine aux murs jaunes, des radiateurs repeints en fuchsia, un salon aux canapés rouges. Simon a sa propre chambre, pleine à ras bord de fauteuils et canapés récupérés ici où là. C’est chez lui.

Toujours plus jeunes

Ce matin-là, il y a encore Markus, qui vient de terminer l’école obligatoire. «Ma famille, je ne veux pas la voir. Je viens d’un autre foyer où ça n’allait pas, se confie-t-il. J’aime pas les règles. A l’école non plus, je n’aimais pas les règles. J’aurais pu avoir un prix pour le dessin, mais je me suis disputé avec le prof et je ne l’ai pas reçu. Je comprends. Ici, je suis content d’avoir un peu la paix», se confie-t-il.

Sa journée? «Le soir, je n’arrive jamais à dormir alors je me lève tard. Le matin, je déjeune seul, puis je sors faire du sport, voir mes amis et je reviens pour manger. Le soir, je regarde un film. » Markus aimerait bien travailler dans une carrosserie, Simon dans le bâtiment mais il désespère un peu. «Tu envoies vingt lettres et tu reçois une seule réponse pour faire un stage dans deux mois. »

«De trois mois et demi en moyenne, les séjours ont tendance à se rallonger», indique Christophe Bouallag. Et ils sont aussi de plus en plus jeunes, les résidents du Parachute. Neuf éducateurs et quatre remplaçants les encadrent, leur apprennent à vivre ensemble. Et ils s’adaptent sans cesse. «Au début par exemple, nous avions une grille pour répartir les tâches du ménage mais on l’a abandonnée. On s’est rendu compte que si on déterminait à l’avance qui sortait les poubelles, il y avait de bonnes chances pour que ça ne se fasse pas. Par contre, si un adulte empoigne un sac, un jeune prend spontanément celui qui est à côté. Et c’est ainsi qu’on parvient à faire les choses ensemble», raconte Christophe Bouallag qui ne nie pas qu’il y a parfois de l’ambiance dans la maison. «Mais rarement de gros pépins, précise-t-il. Les jeunes se rendent vite compte que le Parachute est un espace de liberté. La violence, qui vient souvent du rejet du cadre, n’a pas lieu d’être, donc la pression est moindre. Et nous ne sommes pas là pour les juger, les surveiller, les sanctionner mais pour leur redonner confiance en eux, les aider à se projeter dans l’avenir. »

Bientôt majeur, Simon rêve de pouvoir voler de ses propres ailes. «Plus tard, je ne sais pas si je voudrai des enfants. Mais si j’en ai, j’écouterai ce qu’ils disent sans pour autant faire tout ce qu’ils veulent. »

Huit jeunes sur mille

Crée en 2008, le Parachute est depuis le début de l’année sous contrat avec le Service vaudois de protection de la jeunesse (SPJ) qui a reconnu l’importance de ce genre de structures. « On s’est rendu compte que, chaque année, il y avait une petite dizaine de jeunes qui étaient passés d’institutions en institutions et qu’on arrivait pas à trouver de solution pour les aider », explique Séverine Peccatus. Chargée d’évaluation des milieux d’accueil au SPJ, elle avoue que ça n’a pas été facile d’expliquer que pour quelques jeunes sur les 6’000 mineurs suivis par son service, dont près de 500 en foyers, il fallait oser aller à contre-courant. « On a l’habitude des structures cadrantes, éloignées de villes », dit-elle. Le Parachute fait le pari inverse. L’an dernier, il a accueilli 19 jeunes, trois quarts adressés par le SPJ, un quart par le Tribunal des mineurs.

© Magali Goumaz, Le Matin Dimanche
Article paru dans le Matin Dimanche du 31 Juillet 2011.